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Mai Ninh

Chemin de dunes

 

 

traduit par Phan Huy Đường

 

 

Je quittai Hanoi pour Huế emportant en moi les effluves de brume à l'aube, les formes, les couleurs et les parfums des fleurs dans la douceur d'un temps glissant vers l'automne alors que je m'attendais à des journées brûlantes au cœur de l'été. À l'aéroport Phú Bài, le soleil de juillet flambait sur nos têtes, des jets de lumière flamboyante incendiaient en un éclair l'atmosphère fraîche qui s'enroulait autour des branches et des feuilles des deux côtés de la route traversant le Lac de l'Ouest. Sœur P.Q. m'y avait emmenée faire un dernier tour avant d'embarquer dans l'avion. Ce jour-là, Hà Nội était submergé de fleurs destinées aux autels célébrant le début du mois lunaire. D'innombrables paniers de fleurs se baladaient à travers les rues, les lotus roses, blancs, les chrysanthèmes jaunes et même des fleurs trang qu'à ma grande surprise les gens du Nord appellent pivoines, totalement différentes des nobles fleurs que chérissait la belle Yang Guifei de l'époque des Tang[1].

 

Une heure, juste le temps de quitter Phú Bài pour arriver chez des amis à Nam Giao, changer précipitamment de vêtements, et nous voilà en route pour Quảng Bình. Dans la voiture, je me rends soudain compte que je suis de nouveau revenue au Nord, allant vers la rivière Bến Hải, haut-lieu mythique de mon enfance. Un pèlerinage qui n'a rien de facile, pour moi-même, je le savais, et pas à cause des routes qui y mènent. Néanmoins, quand mon amie m'a demandé si j'étais prête, je lui ai répondu promptement : "Oui, je n'ai que ce paquet à emporter. Un paquet de dix-sept millions de Đồng[2] que des amis ont collectés et m'ont confié, un don que je devais emmener au district de Lệ Thuỷ dans la province de Quảng Bình.

 

Je me laisse couler dans le siège matelassé, tanguant dans la voix de Thái Ngọc San qui me présente paisiblement les paysages, les lieux. San, représentant du journal La Jeunesse à Huế, a bien voulu organiser la visite que j'espérais réaliser à l'occasion de ce retour au Vietnam. En dehors de quelques tronçons en cours de réparation, la Nationale 1 a perdu les trous remplis de boue, les nids d'autruche des années 93-94 quand j'y suis passée pour rejoindre La Vang, Cửa Tùng. La voiture étant climatisée, j'oublie la chaleur qui embrase encore la couronne des flamboyants rouges, je m'efforce de rester sereine, je regarde la surface paisible du fleuve, l'ombre verte des montagnes, les forêts d'eucalyptus, cherchant des yeux dans les feuillages hauts la lueur violette des fleurs bằng lăng en fin de saison. Néanmoins, de temps à autre, je me redresse brusquement, comme si du fond de ma mémoire une lame aiguisée revenait fouiller le souvenir des vestiges de la guerre. Malgré tout, je ne puis oublier : je suis sur cette route que jadis on appelait le chemin de la mort. Je m'efforce de cacher le pressentiment d'une rencontre plus triste que gaie le lendemain, tôt le matin, à Lệ Thuỷ. Je ris en écoutant l'histoire de cet homme qui vit en bonne entente avec au moins sept femmes pendant que la voiture traversait les "terres rabougries de Quảng Trị". San dit que l'homme avait bien plus que les sept femmes qu'on lui attribuait car sa descendance suffit aujourd'hui pour fonder un village, que ce bienheureux est toujours entouré de soins par ses femmes et ses enfants. Et mes pensées sont envahies par les histoires des hommes et des femmes de ce pays jusqu'au moment où la voiture s'arrête sur le bord de la route. Des deux côtés s'élèvent quelques restaurants sur pilotis qui proposent des plats régionaux. D'un côté le fleuve, de l'autre un lac artificiel pour l'élevage des poissons. Le plat typique d'ici est une soupe de riz aux poissons servie sur des tables très basses, les clients mangeant assis sur des nattes. Le jeune chauffeur s'allonge aussitôt dans un hamac. Deux trois garçonnets se précipitent pour le masser. Des mains expertes pour frotter, frictionner, se rejoignent pour tambouriner la colonne vertébrale du client dans des claquements secs, rythmés. Après une longue journée de route, moi aussi, j'ai envie d'un massage du dos, mais ce service est réservé à la clientèle mâle. De nouveau, je constate le désavantage d'être femme au Vietnam. Assise, je regarde le fleuve. Pas l'ombre d'un poisson, d'une crevette, rien que les feux du crépuscule s'étalant lentement dans le reflet des eaux.

 

Ce soir-là, nous sommes arrivés à Đồng Hới, chef-lieu de la province de Quảng Bình. Jadis, Đồng Hới symbolisait une ville ravagée par les bombes et les flammes. Pour moi, jeune fille de Sài Gòn, elle semblait si lointaine que je n'imaginais pas pouvoir m'y rendre un jour. La voilà, devant mes yeux, toutes lumières allumées éclairant les maisons à étages. Je m'étonne d'apprendre que ses rues sont couvertes d'alstonia, je croyais que ces fleurs appartenaient en propre à l'automne de Hà Nội. Pire, la population et le pouvoir régional désespèrent de trouver le moyen de réagir contre ce parfum qui a déferlé et profondément imprégné la musique et la poésie dans tout le pays. On en a trop planté. À la saison des fleurs, ce parfum trop pénétrant, trop ardant enivrent les citadins, les empêche de dormir, leur cause des maux de tête.

 

À travers un bref échange avec le représentant de l’Union des Jeunes de Quảng Bình, j'apprends qu'ici vivent à peu près 10.000 femmes ex-jeunes volontaires[3], et à peu près un millier vivent dans des conditions très difficiles. Ce que le pouvoir et les organisations de jeunes de la région pouvaient faire pour elles reste très limité : plus ou moins deux cents chaumières (7 millions de Đồng par chaumière). Certaines ont reçu une "Médaille du souvenir" dotée de 1,5 million de Đồng[4], en tout et pour tout. Le soir, mon amie et moi, nous comptons les billets pour les répartir dans 8 enveloppes, plus de deux millions de Đồng dans chacune. Elles sont si légères dans ma main, je me sens apitoyée, ce n'est vraiment pas grand-chose. Demain matin, je rencontrerai sept des huit femmes ex-volontaires au village de Hương Thuỷ du district de Lệ Thuỷ (la dernière vit actuellement dans la province de Hà Tĩnh), les sept plus malheureuses d'après les informations que mes amis ont reçues.

 

 

Tôt le matin, le soleil étincelait déjà sur la route menant de Đồng Hới à Hương Thuỷ, 60 kilomètres chaotiques dans mes entrailles, il m'est impossible de chasser mes pensées : qui vais-je rencontrer, que vais-je entendre et voir ? Grâce à San qui a pris les devant, j'ai été officiellement autorisée  à venir jusqu'ici pour cette rencontre. A peine entrée dans la salle de réunion de l'école, je comprends immédiatement que mes pressentiments de tristesse étaient peu de chose comparés à la réalité. Sept visages, sept silhouettes différentes. Sept visages si profondément semblables dans la couleur brûlée de la peau, dans les rides creusées par les circonstances, par la vie, me regardent. En cette seconde où mon regard frôle les larmes scintillantes au fond des orbites de la femme ratatinée qui tremble de tout son corps, secousse après secousse, dont les bras s'agitent convulsivement, je sais qu'il me sera difficile de proférer la moindre parole. Je baisse vivement la tête, qui suis-je pour que cette femme me fixe de son regard attentif, insondable, et triste à ce point ?

 

Je ne m'attendais pas à ce que cette visite qu'au départ j'imaginais comme un simple aller-retour se transforme en une cérémonie assez formelle. Heureusement, après que les dirigeants et les représentants de la province et du district aient présenté le but de la rencontre et que j'aie dit quelques mots sur le film "Les oubliées de la piste Hồ Chí Minh" [5], la raison pour laquelle au nom des amis appartenant à l'Association culturelle Trịnh Công Sơn et quelques autres amis, je viens ici pour apporter de modestes dons, j'ai pu causer avec chacune de ces femmes oubliées. Ce que mes amis ont vu dans le film, à dix mille kilomètres de cette école, n'était que la minuscule partie émergeante d'une banquise. La cinéaste a-t-elle été saisie de pudeur dans le choix des images à montrer ?

 

Tour à tour, la main dans la main, elles me racontent leur histoire. D'abord la petite femme ratatinée qui m'a regardée de ses yeux brouillés à mon arrivée. Elle s'appelle Võ Thị Cúc, elle souffre de la maladie de Parkinson à un stade sévère. 7 ans au front à partir de 1965, blessée par une bombe au début de l'année 1968, elle doit s'appuyer sur autrui pour pouvoir se lever, elle vit seule et, malgré sa situation si misérable, elle attend toujours d'être admise "au régime", ce qui veut dire qu'elle espère toujours recevoir la subvention de 1,5 million de Đồng et, mieux, bénéficier du statut d'invalide de guerre qui lui apporterait une subvention de 100.000 Đồng par mois.

 

Trần Thị Đương, d'entre toutes est la plus grande. Elle n'en est pas plus chanceuse : empoisonnée par l'agent orange en 68, 69, seule, borgne, paralysée des pieds et des mains. Nguyễn Thị Nhạn, autre victime de ce poison chimique, est frappée de neuropathie. Võ Thị Cảnh a fondé une famille, mais son mari est mort il y a 20 ans, laissant 5 enfants, elle dit  : nous vivons comme des "grains de riz sur le van". La femme répondant au nom de Võ Thị Tình, pas tellement en meilleure santé que Cúc, est celle qui se livra le plus. Son mari est mort d'un cancer laissant 5 enfants dont l'un est devenu fou à cause de l'agent orange. Sans toit, elle s'est réfugiée au pied des dunes avec ses 5 enfants. Elle a dit qu'elle utilisera cet argent pour faire de l'élevage et en tirer un revenu. Sa voisine s'est écriée : "Moi, j'achèterais d'abord du riz dont je remplirais la marmite pour, une fois enfin, manger à ma faim". Tình et Nguyễn Thị Liễu souffrent toutes deux de maux de tête. Liễu a été une fois enterrée sous des tombereaux de terre lors des bombardements, elle souffre de céphalée chronique. Les bruits violents ou les rayons de soleil éblouissants paralysent de douleur leur cerveau. Liễu me dit que les bombes et les obus tonnent toujours dans son oreille et son cerveau malgré toutes les années passées.

 

Aujourd'hui, sous mes yeux, des visages flétris, des chevelures blanchies de brume, desséchées, éparses, des lèvres livides, serrées, comme pour retenir tout ce qui pourrait dépasser un soupir, l'interminable souci de vivre. Mais pourquoi, en moi, en cet instant même, surgissent les sourires resplendissants de la jeunesse, quelque part dans le temps, en 65, 66 ou 69, des jeunes volontaires dont le film a conservé les visages. En ce temps-là, mes sœurs, quand vous vous lanciez sur les champs de bataille, vous aviez dix-sept, dix-huit ans, comme moi lorsque j'ai reçu une bourse du gouvernement français, quittant mon pays pour aller étudier à l'étranger. Au Sud où je suis née, où j'ai grandi, en ce temps-là, il y avait aussi des jeunes volontaires. De ce côté ou de l'autre du 17e parallèle, le même sang, la même douleur animent la majorité de ceux qui ont sacrifié leur vie et leur jeunesse à un idéal. J'écris "majorité" car des sept femmes ici présentes, répondant à ma question, il en est qui confirme: si l'Histoire se répétait, je me porterais de nouveau volontaire pour aller au front, transporter les obus, élever les fortifications; mais il en est aussi qui me dit : c'est à cause des circonstances, deux jours après mon mariage, il est parti suivre des formations dans la province de Cao Bằng, à la maison ma belle-mère me martyrisait, alors je me suis portée volontaire pour le front.

 

Tout a une fin, je finis par me lever. Quoiqu'il en soit, je ne pouvais pas demander à tout savoir sur le passé, sur l'avenir. Leurs souffrances passées diffèrent de leurs souffrances à venir, mais elles devront continuer d'avancer sur des chemins brûlants sans la moindre fraîcheur d'un coin d'ombre. Le soleil ardent de dix heures éclabousse la cour de l'école désertée par les écoliers. J'ai une envie soudaine, absolument étrange, d'entendre le rire des enfants. Sur le trajet du retour, le chauffeur fait un détour au pied de la Cordillère Trường Sơn pour me permettre de voir un nouveau tronçon de la voie Hồ Chí Minh qui vient d'être ouvert. Plus tard, il partagera le trafic avec la Nationale 1. La voiture pénètre dans le village Lệ Thuỷ avec ses vertes rizières sillonnées de cours d'eau. San et mon amie n'arrêtent pas de vanter ce coin de terre ou les monts se marient harmonieusement aux fleuves, où la vie est beaucoup plus aisée que dans beaucoup d'autres lieux. Et pourtant, j'ai entendu dire que pendant la dernière guerre, après chaque raid, les bombardiers, d'où qu'ils reviennent, viennent tous ici larguer leurs bombes sur le village de Lệ Thuỷ. Mes deux amis ont probablement raconté maintes choses sur leur terre natale, ceux qui y vivent, sur les régates traditionnelles qui se déroulent tous les ans après la moisson, le 2 septembre[6], sur le fleuve Kiên Giang, sur la femme rusée, courageuse, unique, qui a tout osé pour défendre l'honneur de son village et, pour ce fait, a été honorée d'un autel dédié à la Dame dans le hameau de Anh Xá. Jadis, lors d'une régate, les équipes des deux villages concurrents étaient de même talent de même valeur, très difficile à départager. Elle a dû recourir à la ruse pour vaincre l'adversaire. Elle se vêtit d'un pantalon ample retenu par un cordon lâche, se dressa au milieu du fleuve face au bateau adverse. Quand le bateau s'approcha d'elle, elle défit d'un seul coup sa ceinture. À ce qu'on dit, l'équipe de son village obtint une glorieuse victoire. Ce qui me fait croire qu'elle était très belle en ses jeunes années. Encore un type de femme vietnamienne.

 

Encore plus qu'à l'aller, le chemin du retour à Huế tremble et chancelle dans la chaleur du vent du Laos, une chaleur qui consume et courbe même les feuilles de bananier. Mes yeux s'égarent sur les champs, les rizières, la végétation. Je ne peux plus contempler la splendeur des flamboyants, je ne recherche plus les fleurs de bằng lăng, je n'ai même plus envie de laisser, comme hier, mon regard vagabonder sur la voûte verte, argentée, frémissante des eucalyptus. Le soleil dilue la face goudronnée de la route, le soleil ravage mon âme, le vent du Laos semble vouloir engloutir mon visage dans la poussière et le sable. La route que traverse la voiture ne passe pas par "les dunes flamboyant sous le soleil de midi de Quảng Bình[7]", et pourtant, j'ai vu ma sœur Tình tendant ses muscles pour gravir les pentes, ployée sous sa palanche de balais, les pieds engloutis dans les tourbillons de sable. Elle m'a dit : ‘‘tous les jours, palanche à l'épaule, je franchis les interminables dunes pour vendre mes balais au marché, cinq balais rapportent mille Đồng, il faut en vendre 30 pour gagner 6000 Đồng, de quoi acheter le riz nécessaire pour nourrir mes cinq petits’’. Mais elle ne craint ni le vent, ni le soleil liquéfiant son dos, seulement les éclairs tranchants de lumière sur le sable qui embrasent brutalement ses yeux et son cerveau blessés, à jamais inguérissables.

 

Autrefois, comme j'aimais les photos des artistes vietnamiens ! Ils adoraient capter des silhouettes de femme sur les dunes, palanche à l'épaule. Elles marchaient sur des vagues de sable sinueuses et souples, projetant leurs ombres jusqu'à l'horizon. Aujourd'hui, j'en ai peur, ce n'est que de l'art, ce n'est pas la réalité, tout au moins celle que je viens de laisser, là, derrière moi.

 

Mai Ninh

(Août 2004)

 

 



[1] Yang Guifei, favorite de l'empereur chinois Xuanzong (8e siècle) est considérée comme l'une des plus belles femmes dans l'histoire de la Chine. Selon la bonne morale confucéenne, on lui attribue la responsabilité de l'effondrement du règne de Xuanzong, une guerre et des massacres titanesques. Elle a inspiré Li Bai, le plus célèbre poète chinois de tous les temps, son contemporain.

[2] 1 Euro » 22.000 VNĐ. Soit environ 770 Euros.

[3] Mouvement des jeunes volontaires partis pour assurer une partie de la logistique pendant la guerre du Vietnam, notamment l'ouverture, la maintenance, la réparation des routes, tout particulièrement la fameuse Piste Hồ Chí Minh. Essentiellement de jeunes femmes, les hommes étant à l'armée.

[4] 1,5 million de Đồng » 68 Euros.

[5] Film documentaire, écrit et réalisé par Laurence Jourdan.
Production : Sunset Presse, avec la participation de France 5, du CNC et de la Télévision Suisse Romande (TSR). Année : 2003.

[6] Anniversaire de la proclamation d'indépendance et de la fondation de la République démocratique du Vietnam.

[7] Vers d'un poème célèbre de Tố Hữu, poète officiel et grand dignitaire du régime.