Duong Thu Huong

Époque charnière

Duong Thu Huong

 

 

 

 

 

 

 

 

Duong Thu Huong a vécu la guerre du Vietnam, organisant les activités culturelles dans les brigades de jeunes volontaires du mouvement « Chanter plus haut que les bombes ». Après la guerre, elle a été scénariste, et censurée par l’Union des écrivains vietnamiens. La plupart de ses romans, critiques du régime en place, ne sont pas traduits dans son pays. Elle a connu la prison, l’interdiction de publier, l’exclusion du Parti communiste. Elle continue d’écrire et son dernier roman, Terre des oublis, vient d’être publié en français. En 1993, Robert Kramer la rencontre à Hanoi et cite dans Point de départ un passage extatique de son livre Roman sans titre[1].

 

 

 

 

En 1969, lorsque Robert Kramer est arrivé au Vietnam comme membre du mouvement Newsreel pour tourner le film People’s War, j’étais à Quang Binh. Cette zone, plus  connue sous le nom de « Ligne de feu », nombre de mes contemporains et moi-même l’ont vécue, en ont fait l’expérience. Elle a reçu des milliers de tonnes de bombes, des milliers de gens y ont été tués ou blessés pour tomber ensuite dans l’oubli, un oubli presque convenu mais orchestré avec soin des deux côtés – les dirigeants et les populations –, sur la base d’un non-dit : « Peuple héroïque qui l’emporte sur tout ennemi, nous n’avons pas le droit d’être aussi nombreux à mourir pendant la guerre, et même si c’est le cas, il faut dissimuler la réalité. » Le sens de ce principe m’a longtemps échappé. Bien après la libération de Saigon, lorsque je me suis lancée à la recherche des traces de mes camarades morts au combat, j’ai découvert une chose dont personne n’osait parler : toutes les traces des défaites avaient fait l’objet d’un effacement quasi-systématique, et avec elles, tous les soldats victimes de ces batailles. « Pour les combats qui n’ont pas été victorieux, nous n’avons pas procédé à l’inventaire des morts », m’a-t-on dit. Ainsi, comme mes camarades défunts avaient perdu une bataille, leurs cadavres avaient disparu au fond d’un lac, d’un abîme. Pire, nourriture des charognards, des insectes et des plantes, ils s’étaient lentement dissous dans une grande forêt. Nul ne cite le nom de ceux qui n’ont pas gagné.

 

En 1969, si je n’étais pas encore consciente de cela, j’avais appris une autre vérité, non moins importante : le combat souvent qualifié de « guerre contre les Américains » n’était pas en fait une lutte de libération nationale comme le voulaient nos slogans. Bravoure et aveuglement, tels sont les talents du peuple vietnamien dans son combat pour l’indépendance nationale. Nous avons ainsi sacrifié notre jeunesse et notre vie avec la même sérénité que nos ancêtres combattants. Nous préservons cette tradition sous l’empire d’une force séculaire à la fois réelle et métaphysique : « L’âme des fleuves et des montagnes ». Dans la « guerre contre les Américains », l’ennemi ne pouvait donc être que différent de nous sur tous les points, qu’ils fussent racial ou linguistique. Il incarnait une armée étrangère qui, venue d’un autre horizon, avait franchi nos frontières pour envahir notre territoire.

 

Quelle n’a pas été ma stupéfaction de croiser  en 1969 des « ennemis » dont la couleur de peau, l’apparence physique, la langue – hormis l’accent – étaient identiques aux miennes ! C’étaient des prisonniers de l’armée du Sud qu’on expédiait au Nord.

Ce témoignage a été pour moi le « point de départ » d’un traumatisme qui a conduit à l’écroulement d’un certain nombre de mes idées, conceptions, convictions. Instant fatal, à l’origine d’un revirement douloureux et fantastique à la fois, comparable à un trouble provoqué par un raz-de-marée ou une éruption volcanique.

 

Ainsi, alors que Robert Kramer était encore convaincu de la justesse de son idéal, abordais-je une époque charnière. Toutefois je ne puis croire que lui aussi n’avait pas vécu comme moi de tels instants ou de longs mois de doute avant de prendre une décision capitale. Car les remises en question sont inéluctables pour tous ceux qui se sont engagés dans la voie de l’art, de manière consciente ou inconsciente. Les grands changements, les « points de départ » se produisent toujours dans ces moments charnières. Kramer avait dit que le tournage d’un film pouvait amener à la confrontation avec nos êtres les plus chers, que fatalement le chemin qui conduisait à l’art véritable n’était jamais rectiligne, qu’un vrai artiste vivait souvent en désaccord avec son temps, son pays ou son environnement. « Tout ce que je savais, c’est que la culture dans laquelle j’étais et suis toujours plongé n’avait pas de place, pas de voix publique », écrit-il[2]. Tourment, insatisfaction et doute, autant de compagnons de route de l’artiste qui forgent chez lui simultanément soif de création, inspiration et déchirement. En fin de compte, l’art n’est pas un métier heureux : même au sommet de la réussite, l’artiste ne se sent pas en paix avec lui-même. C’est ce que Robert Kramer m’avait fait ressentir lors de nos rencontres en 1993 quand il était revenu au Vietnam pour tourner Point de départ. Ces expériences, je les partage avec lui pour les avoir vécues de manière directe et personnelle. En 1993, bien que capable de comprendre un texte à l’aide d’un dictionnaire, je n’étais pas en mesure de prononcer un mot français : c’est seulement vers la cinquantaine que je me suis mise à apprendre cette langue. Ainsi, pour discuter, Kramer et moi avons-nous dû passer par un interprète. Il était clair qu’il avait assez vécu dans mon pays pour connaître la langue de bois vietnamienne, car ses yeux exprimaient perpétuellement souci et incertitude, comme s’il voulait démasquer la réalité derrière les propos hypocrites de ses interlocuteurs tantôt grossiers tantôt mielleux, ou encore derrière les sourires permanents des « Asiatiques ». Visiblement, il se sentait à la fois insatisfait et impuissant. Ainsi, Kramer, un être d’une intelligence exceptionnelle, s’était-il résigné aux réalités vietnamiennes. A sa vue, j’ai souvent pensé à un bulldozer qui avait perdu toute son efficacité dans ce pays qui n’est fait ni de murs ni de bunkers mais de forêts tropicales à la flore luxuriante qui, comme des pieuvres, a fini par tout masquer. A l’instar de nombre d’artistes occidentaux et américains de passage dans mon pays, Kramer avait sans doute ressenti une attitude singulière chez ses interlocuteurs vietnamiens sans pouvoir vraiment la définir. Au Vietnam règne la terreur. Plus, une peur viscérale, une phobie intrinsèque. Dans ce lieu où la liberté n’existe pas, un homme de nature aussi libre que Kramer devait forcément se sentir impuissant. Cependant, j’ai pu constater qu’il y était aimé, non pas des dirigeants et des « lettrés » de ce régime totalitaire, mais de ses « disciples », ses « élèves ». Membre à l’époque du Studio des fictions, j’ai souvent rencontré ces derniers, employés du Studio des films documentaires et d’actualités qui dépendaient aussi du Département de Cinéma. Ils me disaient qu’ils aimaient et admiraient ce « maître », animateur des stages de perfectionnement de professionnels du cinéma. Pour son caractère et son talent ? Pour sa capacité de convaincre ? Pour son dévouement et son esprit subtil ? Pour son charme inouï ? Tout à la fois sans doute. Mais au-delà de ces qualités, ce qui les attirait le plus chez lui, c’est qu’irrésistiblement il représentait l’Autre : cet homme libre était venu d’un autre horizon, vivait une autre vie, faite d’autres bonheurs et d’autres souffrances, d’autres désirs et d’autres désespoirs. Tout était Autre. Autre, ce mot que j’écris avec un A majuscule est certes trop commun, mais il est révélateur de la rupture entre ces différents destins.

 

Les « disciples » de Kramer, comme tous mes confrères vietnamiens, étaient en réalité des fonctionnaires d’Etat pour qui l’art est devenu une notion vide de sens. La présence de Kramer avait donc réveillé chez eux leurs rêves de jeunesse avortés et l’aspiration à une perspective lointaine. C’est pourquoi ils l’aimaient, comme des lapins qui aiment un lion.

 

Ils l’adoraient, l’enviaient sans qu’il ne le sût. Mais tant de choses se sont déroulées à son insu.

 

A la différence de Dieu, l’être humain n’est doué ni d’ubiquité ni d’un regard omniscient, et cela malgré lui. Qu’il le veuille ou non, il lui arrive d’être étranger, ignorant ou absent dans certains domaines de la vie. Ainsi, Robert Kramer n’avait-il pas échappé à cette règle. En lisant le livre de Bernard Eisenschitz, j’ai éclaté de rire lorsqu’il y a déclaré : « …les scénaristes, presque sans exception, devenaient alcooliques. »[3] Quelle candeur ! Quelle naïveté ! Il n’avait donc pas compris qu’il était évident que ses collaborateurs étaient obligés de boire pour pouvoir travailler avec un homme aussi fort, aussi radical, aussi libre que lui. De manière générale, le mariage entre les cinéastes et les scénaristes est forcé, malheureux, car les seconds se sentent, en grande majorité, inférieurs, vaincus d’avance face aux premiers. Ils caressent tous un même rêve, déclaré ou inavoué, en tout cas obsessionnel, celui de réaliser directement leur propre scénario. Je n’ai pas moi-même échappé à cette fatalité cruelle. De 1988 à 1990, j’ai financé un films que j’ai tourné, Le sanctuaire des désespoirs. Mais les autorités vietnamiennes qui l’ont détruit au moyen d’un acide, m’ont ainsi ruinée au cours de l’hiver 1990 avant de m’arrêter quatre mois plus tard. Revenons à Kramer, ses propos sur les scénaristes avec qui il avait collaboré, montrent combien il était naïf, extrêmement naïf. Il est tout à fait possible que ces derniers, sans avoir été assez fous comme moi pour sacrifier tous leurs biens au rêve de cinéaste, aient eu recours à l’alcool comme remède contre le sentiment d’impuissance face à lui.

 

Robert Kramer était un homme heureux dans son travail, c’est du moins ce qu’on peut dire. Le réalisateur est en effet le plus libre des professionnels du cinéma car il dépend seulement d’un « supérieur » : ses producteurs. Mais Kramer avait même réussi à faire accepter à ceux-ci ses projets : « Quelqu’un m’oriente dans une certaine direction. Je peux prendre cette direction et en faire quelque chose qui m’appartient. C’est aussi une manière possible d’envisager les films en séparant ceux qui sont des commandes et ceux qui naissent de rien »[4]. C’est ce que les Orientaux appellent « karma », la rencontre fatale et heureuse entre un être vivant et son destin, laquelle lui apporte par la suite de multiples opportunités professionnelles. Il était donc écrit dans le sort de Kramer, dans son karma d’être cinéaste.

Sans être certaine que pour Robert Kramer, le cinéma ait été un paradis, j’ai ressenti qu’il avait pu faire presque tout ce qu’il avait voulu faire, avec une très grande indépendance d’esprit. Il me semble que le sens du devoir, l’honnêteté, la volonté de « trouver sa place » l’avaient constamment préoccupé : « Moi, je devais trouver ma place, en gardant mon honnêteté, mon amour propre, et en évaluant ce présent », dit-il à propos du tournage de « Point de départ »[5]. Cette indépendance d’esprit, cette confiance en soi-même, cette honnêteté sont des valeurs qu’un cinéaste sous une dictature ne peut défendre. C’est la raison pour laquelle je pense que les « disciples » vietnamiens avaient aimé Robert Kramer d’un amour à la fois timide et passionnel, celui des lapins pour un lion.

 

Je ne suis pas un lapin. Je n’envie pas à Kramer sa liberté, j’ai aussi la mienne bien que je l’aie payée très cher, à la différence de cet homme qui n’était pas un citoyen vietnamien. Toutefois, je l’observais souvent de la même manière dont un loup regarde un lion venu d’une autre forêt, non pas pour entrer avec lui en rivalité mais pour enrichir le sens de ma propre existence. Notre troisième rencontre a eu lieu dans un restaurant français au nom nostalgique : Métropole. Nous n’étions pas seuls, mais en compagnie d’Erika Kramer, Nina McPherson et un groupe d’intellectuels hanoïens dont plusieurs ont été victimes du régime pour avoir participé au mouvement dissident des années 1950 Nhan Van Giai Pham (« L’Humanisme -Les Belles œuvres »). Sauf moi, tous étaient d’excellents francophones, ce qui a permis à Kramer d’être plus à l’aise et d’éviter la langue de bois. Dans son regard, doute et souci avaient laissé la place à des éclairs teintés tantôt de surprise tantôt d’ironie. Nous avons parlé de sujets divers, de l’histoire du Vietnam, de la guerre, du décalage de caractères et de comportements entre les Européens et les Asiatiques. Nous étions curieux de tout. Visiblement, Robert Kramer était décontracté. Il n’avait cessé de sourire et de rire. Mais même pendant ces instants, j’ai eu l’impression qu’il menait une double vie, que si à l’extérieur il se montrait très ouvert, il était absorbé par son propre monde. Néanmoins, malgré ce déchirement, il était un homme libre, d’une liberté que les Asiatiques, les Vietnamiens, dont moi-même, doivent conquérir. A cette époque, en 1997, je venais de vivre un grand traumatisme : un accident imprévu survenu à la dernière minute m’a empêchée de réaliser le projet du film Une femme somnambule, projet élaboré pendant dix longues années. Cette fois-ci, bien que la somme perdue n’ait été que modeste (équivalent de 10 000 dollars), cet échec m’a foudroyée.

 

Au cours du dîner très sympathique au Métropole, l’amertume me saisit à la vue de Robert Kramer : « C’est lui le cinéaste chanceux et heureux, et pas moi. Le Ciel a voulu que je ne sois pas faite pour ce métier. Robert Kramer est comme le miroir de cette vérité que je n’ai pas acceptée, aveuglée par mon amour passionnel pour le cinéma. »

Et c’est justement à ce moment-là que j’ai éprouvé un mouvement de basculement. De nouveau, j’ai ressenti un instant charnière qui bientôt détournerait, bouleverserait le cours de mon existence.

 

Ainsi, après avoir nourri pendant deux décennies le rêve cinématographique, mon rêve le plus féroce, le plus destructeur, ai-je rédigé son acte de décès. A partir de cet instant, je me suis retirée dans un no man’s land où j’ai entrepris la reconquête de mon indépendance, où n’existent plus ni de producteurs ni de réalisateurs, où je mène la vie d’une « louve solitaire ». Ce no man’s land, c’est la littérature.

J’ai ainsi pu prendre cette décision suprême grâce à la rencontre avec Robert Kramer. Cette rencontre, c’est l’ultime étape. Et aujourd’hui je suis sûre d’une chose : cela s’est déroulé à son insu.

 

 

 

Duong Thu Huong

Paris, le 12 février 2006

 

 

Traduit du vietnamien par Doan Cam Thi

Remerciements à Nina McPherson et Sabine Wespieser

 

 

 

 

 



[1] Roman sans titre, éditions des Femmes, 1992 ; Terre des oublis, Sabine Wespieser éditeur, 2006, tous deux traduits par Phan Huy Duong.

Voici l’extrait de Roman sans titre cité dans Point de départ (durant la guerre du Vietnam, le narrateur, soldat du Nord, vient de traverser péniblement une ligne de front) :

« Je me suis étendu face au sol. Oui, maître, aujourd’hui j’ai retenu la leçon… ô Bonheur !... La brume imprégnait mes habits. Les herbes coupantes chatouillaient, écorchaient mes pieds, mes jambes. Je sentais le soleil brûler mes cheveux, mon dos, ma nuque rasée. Une chaleur douce inondait ma tête, mon corps, de millions et de millions de gouttelettes de lumières. Je sentais ma peau livide se colorer de soleil. Je redécouvrais le plaisir d’être vivant. Je me suis retourné. Un ciel rouge filtrait à travers mes paupières. Mes joues, mon cou, ma poitrine, mes bras se réchauffaient doucement. Le soleil, comme une marée, m’envahissait. Je suis resté longtemps sans bouger, sans dormir, sombrant dans une demi-inconscience. A travers mes paupières éblouies défilaient des souvenirs. Il y avait des visages, des paysages, des murmures, des rires. Ils semblaient flotter dans la fumée. Ils étaient tous transpercés par un long et mince rai de lumière, comme un fil en verre étincelant. Je n’avais jamais connu le bonheur… Peut-être était-ce cet instant ? Je n’avais jamais connu la liberté. Peut-être était-ce cette seconde ? Qui comprendra jamais ? » (pp.35-36) [NdE]

 

[2] Bernard Eisenschitz, Points de départ. Entretien avec Robert Kramer, Institut de l’image, 2001, p.53

[3] op.cit, p.128.

[4] op.cit, p.52.

[5] op.cit, p.120.