Le Monde

Raphaëlle Rérolle

Entretien avec Duong Thu Huong

 

Quand elle parle des barres parallèles, du cheval d'arçon ou des heures qu'elle passait à jouer au ping-pong dans sa jeunesse, il faut voir le plaisir qui fait briller les yeux de Duong Thu Huong. Rien de commun avec la lueur sérieuse qui surgit quand elle parle de ses livres. C'est qu'à l'origine, cette jeune fille issue d'une "bonne famille révolutionnaire" de la région du delta du Fleuve rouge, dans la province de Thai Binh, n'avait pas prévu de devenir écrivain mais championne de gymnastique. Et puis la dictature, la guerre et encore la dictature sont passées par-dessus ces rêves d'enfance. "C'est la douleur qui m'a fait écrire,explique-t-elle. Mon oeuvre est inséparable de la société où j'ai vécu." Deux événements, notamment, ont constitué des "virages" dans la vie de cet écrivain réputé pour sa lucidité.

 

Le premier s'est produit pendant la guerre. A l'époque, la toute jeune Duong Thu Huong avait été engagée pour diriger une troupe de théâtre ambulant, qui se déplaçait le long de la ligne de feu, au 17e parallèle (la région la plus bombardée du Vietnam). Mot d'ordre : "Chanter plus haut que les bombes" pour distraire les soldats et les blessés. Accaparée par "la nécessité de survivre, qui ne laisse pas beaucoup de temps à la poésie, ni à la politique", Duong Thu Huong croise un jour une colonne de prisonniers sud-vietnamiens, "tout petits et complètement vietnamiens, eux aussi". Pour la jeune patriote qui croyait se battre contre l'ennemi américain, c'est un choc terrible. "J'ai pensé : nous sommes prisonniers d'une vallée obscure et tout ce qu'on nous raconte est faux."

Le deuxième grand chamboulement a eu lieu lors d'un congrès d'écrivains, en 1985. Déjà reconnue pour ses nouvelles et son roman Au-delà des illusions (éd. Philippe Picquier, 1996), Duong Thu Huong est invitée à parler en public. Et que dit-elle ? Pas les flatteries auxquelles tout le monde s'attend, loin de là : les écrivains vietnamiens sont des fonctionnaires déguisés en écrivains, affirme-t-elle, des salariés aux ordres du régime, des propagandistes qui écrivent sous la férule du parti. Suit un silence glacial, avant qu'un ministre ne vienne à la tribune pour la menacer, l'accuser de traîtrise et finalement conseiller aux autres de la mettre à l'écart.

Ce qu'ils s'empressent de faire : "A l'heure du déjeuner, dans le restaurant étatique, je me suis retrouvée toute seule à une table de six, avec cinq soupes fumantes, cinq assiettes de gâteaux et cinq cafés en plus des miens. Les serveurs me regardaient comme un monstre. Alors, bien que les portions aient été énormes pour moi, je me suis forcée à finir, pour leur montrer à tous que je les méprisais, qu'ils ne me faisaient pas peur. Ce jour-là, j'ai découvert ce qu'était la lâcheté."

Depuis Duong Thu Huong n'a jamais cessé d'écrire, de dire ce qu'elle avait à dire. Jusqu'à être jetée en prison, durant sept mois en 1991 (c'est d'ailleurs là qu'elle a appris le français). Ses livres, qui sont interdits au Vietnam depuis la fin des années 1980, continuent, vaille que vaille, de circuler sous le manteau. En France, ils ont été publiés pour la première fois par les Éditions de l'Aube (Histoires d'amour avant l'aube, 1991), puis par les éditions des Femmes et les éditions Philippe Picquier.

Raphaëlle Rérolle

Article paru dans l'édition du 10.02.06, Lemonde