*/Monsieur l’Ambassadeur,

*/Monsieur l’Ambassadeur,

 

Quand j’ai annoncé à Sylviane que le gouvernement  a décidé de m’accorder une “reconnaissance officielle”, sa réaction fut de savoir pour quelle raison. Telle fut aussi la question que m’ont posée de nombreux amis ici présents, d’une façon explicite ou par leur silence interrogateur.  Après quelques réflexions, j’ai eu en tête plusieurs réponses, lesquelles sont déjà en partie dans votre discours. Il y a au moins une à laquelle vous n’avez pas pensé et que je voudrais, avec votre autorisation, émettre devant vous tous. C’est que le Ministre des Affaires Étrangères a voulu distinguer un cas certainement atypique: un homme qui ne peut marcher dans la ville où il est né sans une carte à la main. Aujourd’hui encore, je ne peux en effet, circuler dans Hanoi sans me tromper, sans demander mon chemin aux passants.  Un ami très cher disait qu’il y a deux étapes dans la vie d’un vagabond, la première c’est de se sentir chez lui partout où il va, la seconde, c’est de sentir étranger partout aussi où il met les pieds.[1]

L’honneur que vous me faites aujourd’hui me donne l’occasion de faire un examen, à la fois de conscience et d’identité, pour reprendre les termes d’un grand essayiste libanais (Amin Maalouf).[2] Si j’ai pu en effet servir mon pays, comme des millions d’autres compatriotes dans les années sombres de la guerre, depuis plus d’un quart de siècle  mon travail ne m’a permis que de revenir au pays pour de courtes visites. Ces  séjours touristiques ne sont pas, vous en conviendrez, des motifs suffisants pour cette reconnaissance solennelle.

 Vous me permettrez de formuler ici quelques hypothèses, lesquelles ne visent à rien d’autres qu’à rassurer mon épouse, (en vietnamien on l’appelle ma maison et non ma femme), mathématicienne autant par ses diplômes que par sa rigueur. Ces hypothèses tournent autour de la chance que j’ai eue,  aussi bien sur le plan personnel que professionnel.

Sur le plan personnel cette chance est triple. Celle de venir d’une famille avec de fortes traditions et pour laquelle les valeurs humanistes sont vécues au quotidien, celle d’avoir rencontré sur mon chemin des compatriotes et des dirigeants d’une clairvoyance et d’une tolérance extraordinaires. Aujourd’hui, je ne parlerai pas d’eux. Certains ne sont plus là, mais leur enseignement reste, et me permet encore de m’identifier à ce qu’ils ont été, aux idéaux pour lesquels ils ont vécu. C’est, peut- être, cette fidélité qui est reconnue aujourd’hui, plus que toute autre contribution matérielle ou intellectuelle.

L’autre chance est d’avoir vécu et observé les changements extraordinaires survenus au pays. Pendant des décennies, Vietnam, c’est d’abord le nom d’une guerre. Depuis deux décades, un clin d’œil comparé à notre histoire millénaire,  Vietnam est devenu le symbole d’une croissance remarquable. Mais ce qui ne se voit pas, et que j’ai la chance d’avoir vécu personnellement, ce sont les blessures du corps social, certaines refermées, d’autres encore douloureuses, la volonté  de laisser le passé et de regarder vers l’avenir.[3] J’ai suivi les premiers pas du pays dans ce chemin et je le regarde dans ses réussites d’aujourd’hui. Vous me direz que nous sommes nombreux à être témoins et observateurs de ces changements. J’ai peut être la chance d’être ou d’avoir été le point de rencontre de plusieurs identités qui ont façonné le Vietnam, vieille civilisation confrontée à la modernité sous ses formes parfois brutales, société relativement homogène mais de plus en plus exposée aux exigences des courants démographiques et des nouvelles cultures dans le cadre de la globalisation. Ces dernières impliquent de nouvelles réflexions sur l’identité nationale d’aujourd’hui, sur le sens et le contour du projet national qui en forme le substrat. En effet chacun sait que l’identité n’existe pas en soi et qu’il ne  suffit pas  de la chercher pour la trouver.  Elle est d’abord le produit de la politique de l’État car c’est elle qui lui donne sa force et sa cohérence.  Quoi d’étonnant que les changements soient longs à venir ? Quoi d’étonnant qu’ils ne soient pas linéaires ? Mais je crois percevoir une volonté très forte de nos autorités à les mener jusqu’au bout, malgré les résistances, malgré les obstacles. Ma chance, c’est d’être présent  au bon moment, celui où le  respect pour le passé  s’est additionné à la volonté de faire face aux défis de l’avenir. Et ma chance, c’est aussi de me trouver au bon endroit, ce coin de  fenêtre qui permet au Vietnam de s’ouvrir sur le monde.

Sur le plan professionnel, ma chance a été évidemment d’avoir travaillé avec les Nations Unies.  Je ne parlerai pas du contenu de ce travail car il ne s’agit pas de cela. Mais je parlerai de ces occasions qui ont permis à un vietnamien de souche et de cœur, pétri de culture française et détenteur  d’un passeport français (à tel point que la Ministre des Affaires Etrangères du GRP[4], puis Vice Présidente de la République Socialiste du Vietnam ne m’appelle que par mon nom de baptême à Paris: «  le petit français »)  avec une famille proche dispersée sur 4 continents et                                                      des amis dans plus de 40 pays; amateur aussi bien de jazz que de Bach; lecteur de Marx  comme de Gabriel Garcia Marquez, de Tocqueville et de Tolkien; un Vietnamien bouddhiste par convenance et confucéen de tradition, un ancien disciple des deux diplomates les plus chevronnés des Nations-Unies, l’un du Pakistan et l’autre de l’Algérie; à ce produit typique des Nations-Unies  de se mêler à certains des conflits qui déchirent notre planète.

Si en Amérique Centrale, la tâche était plus simple parce que nous faisions face à des populations relativement homogènes, (même lorsqu’elles sont divisées sur le plan idéologique ou politique), en Afrique ou en Asie, les multiples communautés aussi bien ethniques que religieuses rendent la tâche complexe et parfois désespérante. Que faire devant les 18 communautés libanaises? Que faire avec les populations qui forment l’Afrique du Sud, nation de l’arc-en-ciel?  Que faire en Afghanistan où Pashtouns, Tadjiks, Ouzbeks et Hazanas cohabitent tout en défendant avec férocité leurs cultures et traditions,  leur structure sociale et religieuse spécifique?  Par la chance qui m’est donnée d’être porteur de plusieurs identités (et d’avoir su les rendre tant soi peu harmonieuses) il m’a été souvent permis de me faire accepter dans ces groupes et dans la mesure du possible, de leur suggérer que toutes les identités ne sont pas nécessairement antagonistes ou meurtrières, et qu’elles peuvent être nourricières d’une nouvelle forme de l’humanité conforme au monde d’aujourd’hui, et plus encore à celui de demain.  C’était l’objet de mes longues discussions  avec les Masais et les Kikuyus du Kenya, avec les Malinkés et les Toucouleurs en Guinée.  Mais le fruit de ces débats, c’est encore ce que résumait ce commandant sandiniste qui, devant moi et ses adversaires, disait: ”si on peut  discuter avec un étranger comme Dong, on peut certainement discuter entre nous”. Le dialogue, c’est en effet l’amorce du processus de paix. Si la présence de quelqu’un qui, par le simple fait d’être de nulle part,  c’est à dire aussi de toute part peut aider à ce dialogue, le bénéfice est acquis pour tous.

Au Timor Oriental, nous avions pris l’habitude, mes collègues et moi,  de commencer notre journée de travail par une discussion sur la pensée Zen. Un jour nous sommes tombés sur l’idée suivante: l’océan est formé de milliards de gouttes d’eau mais dans chaque goutte il y a aussi l’océan. La discussion s’est poursuivie  jusqu’au moment où nous avons décidé de changer le terme océan par celui d’humanité. L’humanité est faite de milliards d’êtres humains mais en chaque être il y a une humanité.

Je serai tenté de penser qu’en m’accordant la reconnaissance d’aujourd’hui, le gouvernement du Vietnam reconnaît aussi cette valeur universelle, cette humanité qui a été au cœur de sa politique depuis  la création du pays. Relisez les textes des années 50 quand un des plus grands poètes du VN, To Huu appelait les opprimés du monde à se libérer de leurs chaînes maintenant que la liberté a fleuri sur les terres du Vietnam. Et pensez au rôle que joue le Vietnam aujourd’hui dans les affaires du monde, à peine vingt ans après été quasiment un de ses exclus.  Cette quête d’humanité, qui change bien entendu de forme selon la période,  je ne l’ai jamais sentie comme une quête  messianique, mais plutôt comme une quête d’identité, dans le sens mentionné plus haut. Comme tous les grands pays tels que le Mexique ou la France en passant par les Etats Unis, le Vietnam s’est ouvert, s’est enrichi par les apports nouveaux. Il a accepté et intégré les différences  tout en conservant et partageant ce qui fait de lui ce qu’il est.  Et si mon hypothèse est exacte, alors je redirais de nouveau ma reconnaissance pour l’honneur qui m’est faite en ce jour comme je rendrais hommage à un gouvernement qui a su faire de sa quête d’humanité et de tolérance un des grands axes de sa politique.

 Nguyen Huu Dong

Mexico  11 juin   2009

   



[1] Francis Pisani: Huracan.Coeur du Ciel.

J.C.Lattès Paris 1991

[2] Amin Maalouf: Les identités meurtrières.

Grasset. Paris 1998

[3] Roger Cohen: “Breaking the Past’s Grip”.

The New York Times May 23 2009

[4] Gouvernement Révolutionnaire Provisoire de la République du Sud Viet Nam.