AVANT-PROPOS
BÙI GIÁNG
Un dialogue est toujours exposé à devenir un monologue. Mais un monologue peut devenir fécond, si c’est un monologue diaphane, à travers lequel passe «une clarté nuiteuse». L’essence du monologue tient en ceci qu’un être se dédouble: deux univers se contemplent dans un monde; un monde se partage en deux contrées qu’un abîme sépare. L’essence de l’abîme réside dans le fait qu’il peut être franchi d’un bond. L’essence du bond, c’est le risque.
Or le risque est l’essence même de la vie. Vivre, c’est risquer. Risque pour risque, pourquoi ne pas choisir le risque diaphane?
Choisir? Est-ce nous qui choisissons le risque? Est-ce plutôt le risque qui vient vers nous et qui nous choisit?
Mais un risque diaphane, qu’est-ce à dire? Peut-on vraiment parler de «la diaphanéité» d’un risque? Non! Peut-Être, s’il s’agit d’un risque politique ou militaire. Oui! Peut-Être, s’il s’agit du risque de la langue auquel s’exposent ceux qui parlent et qui parlent pour être reçus dans le sillage d’un vent.
Ðùng dùng gió giục mây vần
Một xe trong cõi hồng trần như bay
(Nguyễn Du)
Le char qui part comme une flèche, porte toutes les marques d’un char mystique - diabolique ou divin, on ne sait... Suivons-le du regard. Que voyons-nous?
D’un coup par la traversée du char, le monde dans lequel nous vivons, se dévoile comme Monde. C’est le «mondant originaire» qui instaure pour notre existence un fondement essentiel.
Le monde s’est modifié une fois en «monde-des poussières-roses», assez séduisant quand même. Mais par la suite, le monde des poussières roses a glissé sans relâche sur sa pente et risque de devenir le monde des cendres noires, c’est-à-dire le pur et simple «non-monde». C’est là le danger par excellence, qui détermine l’être de notre séjour sur terre comme un non-être sur la planète qui erre.
Occident! Y-a-t-il là de votre faute, pour une part? Non, bien sûr. Il s’agit d’autre chose... Quoi donc? Laissons la question ouverte.
La maison de l’être n’est plus. Le berger de l’être, la sentinelle du néant nous ont abandonnés. Notre language se frélate. Le «Pli diaphane» reste non-dévoilé. Qu’en est-il de l’essence du dialogue?
Nous avons tout perdu, et la proximité secrète de l’indivulgué, et l’intimité de l’éloignement se portant au devant d’un avènement futur dans l’âme du risque d’un grand jeu. Nous avons tout perdu. Qu’est-ce qu’il nous reste encore à perdre? Dans la détresse extrême dont l’absurdité nous écrase, qu’ avons-nous à gagner?...
«Là où il y a danger, là croit aussi ce qui sauve»...
Par l’ébranlement de tout étant, la Vérité de l’Être s’annonce, et brusquement se dévoile: dans une clarté étrange, face au monde, l’âme de l’Asie éternelle se réveille dans toute sa splendeur, par la mort héroïque des bonzes du Vietnam.
Avons-nous conscience de toute la gravité du fait? Quel est l’appel qui résonne d’un bout à l’autre de la terre, et qui se tait après avoir atteint le tréfonds de nos âmes?
Frères lointains, c’est à partir de cette question que ces feuilles bien minces ont pris la résolution - peut-être fatale - de risquer leur être chétif en traversant tant de mers houleuses pour parvenir à s’ouvrir devant vous.
Juin 1965